La nouvelle frontière de la Russie en Afrique

Alors que la stratégie russe visant à étendre son influence au Sahel s'effondre, Moscou change de cap pour employer les mêmes tactiques consistant à attiser la contestation envers la démocratie et à promouvoir la cause du régime militaire dans les démocraties des pays côtiers d'Afrique de l'Ouest.


A fuel truck burned by militant Islamist groups is seen abandoned in the middle of the road leading to Sikasso on May 26, 2026. (Photo: AFP)

Un camion-citerne incendié par des groupes islamistes militants au milieu de la route menant à Sikasso, au Mali, le 26 mai 2026. (Photo : AFP)

L’influence de la Russie en Afrique repose sur un paradoxe. Alors qu’elle n’apporte que 1 % des investissements directs étrangers, une aide sécuritaire limitée et un modèle politique que peu de sociétés africaines souhaitent imiter, la Russie est cependant devenue ces dernières années l’acteur extérieur dominant au Sahel et ailleurs sur le continent.

La Russie a principalement exercé son influence en encourageant des prises de pouvoir anticonstitutionnelles, puis en soutenant ces régimes.

En réalité, la Russie a principalement exercé son influence en encourageant des prises de pouvoir anticonstitutionnelles, puis en soutenant ces régimes. Ce schéma a été particulièrement manifeste au Sahel. Au cours de l’année précédant le coup d’État d’août 2020 au Mali, les opérations d’information russes — relayées par le biais de faux comptes sur les réseaux sociaux, d’influenceurs et de médias d’État russes — ont joué un rôle déterminant dans l’alimentation du désenchantement à l’égard du gouvernement démocratiquement élu. Après le coup d’État, la Russie a été le premier acteur étranger à reconnaître la junte — et est depuis restée le principal protecteur du régime malien, le protégeant des sanctions et des pressions visant à rétablir un gouvernement civil.

Des schémas similaires se sont reproduits au Burkina Faso et au Niger. Dans le premier cas, il a fallu deux coups d’État avant qu’un chef de junte favorable à Moscou ne prenne le pouvoir.

Une fois au pouvoir, ces juntes ont agi dans le sens des intérêts russes, soutenues par des campagnes d’information diffamant la France, l’Occident et la démocratie. Cela a conduit à une séquence incongrue : les juntes sahéliennes ont chassé non seulement les partenaires sécuritaires occidentaux, mais aussi la CEDEAO et la mission de maintien de la paix des Nations unies — alors même que les insurrections djihadistes gagnaient du terrain.

Les juntes ont conclu des accords — payés en espèces et en minerais — pour faire intervenir le groupe Wagner, la force paramilitaire russe. Cependant, celle-ci représentait au total moins de 10 % des forces internationales qui se trouvaient dans la région. De plus, les forces du groupe Wagner (devenu par la suite l’Africa Corps) se concentraient principalement sur la protection des sites d’extraction d’or et d’autres actifs du régime, plutôt que sur la protection des citoyens ou la lutte contre les djihadistes.

Cette contradiction met en évidence la triste réalité selon laquelle les objectifs de la Russie en Afrique sont de nature géopolitique : saper les liens de l’Afrique avec l’Occident. Promouvoir la stabilité, la prospérité ou une gouvernance représentative en Afrique ne fait pas partie de l’équation.

Le recrutement trompeur par Moscou de milliers d’Africains pour combattre en Ukraine en est une illustration effrayante. Les conscrits africains sont envoyés en première ligne avec peu d’entraînement, un équipement insuffisant et des taux de pertes élevés.

Des proches de ressortissants kényans piégés pour combattre dans l’armée russe en Ukraine. (Photo : AFP/Simon Maina)

Si l’influence de la Russie est particulièrement manifeste au Sahel, des schémas similaires s’observent notamment en Libye, en République centrafricaine, au Tchad et à Madagascar. De plus, avec 80 opérations d’information recensées ciblant deux douzaines de pays africains, les discours polarisants de la Russie ont propagé des messages antidémocratiques à travers tout le continent.

Le talon d’Achille de cette stratégie de déstabilisation de la Russie en Afrique réside toutefois dans son caractère non durable. Si Moscou a peut-être réussi à évincer du Sahel les partenaires sécuritaires occidentaux, en investissant peu dans la stabilité de ces pays extrêmement fragiles confrontés à une escalade des insurrections djihadistes, la sécurité est vouée à s’effriter.

C’est précisément ce qui semble se produire actuellement. Les groupes djihadistes se rapprochent de plus en plus de Bamako, Niamey et Ouagadougou. Les insurgés assiègent des dizaines de villes dans ces trois pays et ont effectivement restreint l’approvisionnement en carburant à Bamako. Les attaques des insurgés contre Bamako et d’autres villes maliennes en 2026 ont coûté la vie au ministre de la Défense, mis hors service le réseau électrique et mis en évidence la vulnérabilité du régime militaire. L’aéroport de Niamey a été fermé à deux reprises au cours de l’année en raison d’attaques djihadistes.

Des forces paramilitaires russes se retirant de Kidal, au Mali, à la suite d’attaques des insurgés. (Capture d’écran)

Plutôt que de reconstruire les coalitions de sécurité qu’elles avaient démantelées, les juntes ont intensifié la répression contre les citoyens. Au Mali et au Burkina Faso, les violences commises contre les civils par les armées (et leurs partenaires russes) depuis 2023 ont fait plus de victimes civiles que celles causées par les djihadistes.

Malgré ce château de cartes qui s’effondre, la Russie et ses alliés des juntes maintiennent leur offensive grâce à leur outil asymétrique le plus puissant : les opérations d’information. Celles-ci ne visent pas seulement à renforcer le soutien intérieur aux juntes sahéliennes, mais ciblent également les gouvernements voisins à orientation démocratique au Nigeria, au Ghana, au Sénégal, en Côte d’Ivoire et au Bénin. Des comptes sur les réseaux sociaux liés à la Russie et aux juntes vantent le développement et la stabilité fictifs réalisés sous les régimes militaires. Toute avancée des djihadistes est imputée à la collusion occidentale.

Malgré ce château de cartes qui s’effondre, la Russie et ses alliés des juntes maintiennent leur offensive grâce à leur outil asymétrique le plus puissant : les opérations d’information.

Ce discours s’accompagne des mêmes récits qui ont fait leurs preuves au Sahel : la démocratie a échoué, voter ne sert à rien, l’Occident est responsable des difficultés de l’Afrique, et seul un homme fort peut rétablir l’ordre. Bien que déconnecté des réalités des pays du Sahel, ce discours simpliste trouve un écho auprès de certains.

L’Afrique de l’Ouest est donc au cœur d’une course décisive. Ce discours négatif incessant parviendra-t-il à renverser un autre gouvernement à tendance démocratique avant que le caractère illusoire du succès des juntes ne soit dévoilé ? Ou bien les régimes militaires sahéliens s’effondreront-ils les premiers, brisant ainsi ces illusions ?

Une colonne de fumée noire s’élève au-dessus de Bamako, au Mali, au lendemain des attentats du 25 avril. (Photo : AFP)

Un coup d’État au Nigeria ou dans l’un des autres grands pays d’Afrique de l’Ouest — suivi d’un réalignement vers la Russie — constituerait un gain considérable pour Moscou. Cela permettrait également à Moscou de passer d’une stratégie défaillante au Sahel à un front beaucoup plus prometteur sur la côte ouest-africaine. L’économie du Nigeria est en effet environ dix fois supérieure à celle des trois pays sahéliens réunis.

Les démocrates africains et les défenseurs internationaux de la stabilité ont le devoir impératif de soutenir les pays d’Afrique de l’Ouest visés par la déstabilisation russe. À cette fin, ils devraient œuvrer collectivement pour dénoncer les discours fallacieux soutenus par la Russie et sensibiliser les citoyens afin qu’ils résistent à l’appel sirène de l’autoritarisme. L’histoire des régimes militaires en Afrique de l’Ouest est déjà suffisamment longue et sombre.

Cet article a été publié pour la première fois dans Formiche. Lire l’original ici.


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